Cela faisait un moment que nous avions entendu parler de ce conflit entre la communauté Lepcha et le gouvernement indien. En 2007, deux jeunes Lepchas, Dawa et Tenzing, avaient entamé une grève de la faim pour protester contre un mégaprojet hyrdo-électrique. À l’époque, il s’agissait de construire 26 barrages sur la rivière Teesta qui traverse du nord au sud le petit état du Sikkim (nord-est de l’Inde). Les journaux français avaient relayé l’information et nous avions pu suivre, timidement, l’avancée de ce bras de fer.
Premières rencontres
Nous nous trouvions à Siliguri (au nord du West-Bengale) lorsque nous avons décidé de leur rendre visite et de découvrir la situation après plusieurs années de silence médiatique.
Nous nous sommes donc rendus à Mangan, la dernière ville avant l’entrée dans la vallée du Dzongu. Cette vallée est une zone protégée (une réserve) ou vivent exclusivement des Lepchas. Pour avoir la permission d’y entrer, vous devez vous munir d’un permis de cinq jours renouvelable.

C’est un dimanche matin, à la sortie de la messe, que nous avons rencontré Nima Tenzing, ancien chancelier du roi (équivalent du premier ministre) qui allait avoir un rôle essentiel dans l’élaboration de notre reportage. C’est un homme d’environ 80 ans, souriant, charismatique, de qui se dégage une grande sagesse. Il nous a aussitôt proposé son aide en nous présentant son fils Passang. Ce dernier est membre de l’Affected Citizens of Teesta (ACT), l’organisation qui lutte contre la construction des barrages. Dans un premier temps, il nous raconte brièvement l’histoire du Sikkim et de ce qu’il pense du rattachement à l’Inde en 1975. Pour lui, l’Inde a toujours eu des vues sur les ressources naturelles du Sikkim. Depuis son annexion, il y a plus de trente ans, le gouvernement indien à toujours souhaiter exploiter les ressources hydro-électriques de la région.
Passang n’a pas voulu s’étendre trop longuement sur l’ACT et nous avons ressenti, chez lui, une certaine lassitude à la simple évocation de ce sujet… Nous en comprendrons les raisons un peu plus tard. En revanche, il nous met en relation avec ces amis membres de l’organisation. C’est tout d’abord Dumpten Lepcha que nous rencontrons. Ce dernier nous emmène chez lui, en plein cœur du Dzongu. Sur le trajet, il ne manque pas de nous montrer les chantiers des barrages en construction et les autres projets en cours de planification.
Qui sont les Lepchas…
Les Lepchas sont les premiers habitants du Sikkim. Il s’agit d’une communauté tribale très ancienne conservant encore aujourd’hui des croyances propres, de type chamaniste. Ils parlent le Lepcha, une langue tibéto-birmane, et ont tous comme patronyme « Lepcha ». Aujourd’hui, ils ne représentent plus que 15% de la population du Sikkim (40 000 personnes environ selon le recensement de 2001), dominée par une communauté d’origine népalaise (75%).
La plupart d’entre eux vivent de l’agriculture, une agriculture traditionnelle. Ils cultivent principalement du maïs, du riz et du millet. Il y a quelques années encore, le Sikkim et notamment le Dzongu était de grands producteurs de cardamome. Les revenus des habitants avaient alors considérablement augmenté. Mais, au début des années 2000, la production s’est effondrée. Personne ne sait réellement pourquoi… Certains disent que la surexploitation des sols en est la raison la plus évidente. Les plus pessimistes, eux, expliquent que les revenus de la cardamome permettaient aux Lepchas une indépendance vis-à-vis des autorités locales et qu’étrangement, les parasites destructeurs sont apparus en même temps que l’annonce du projet hydro-électrique…
Une grande partie de leur production agricole est destinée à leur consommation personnelle. Notamment le millet et le maïs qui servent à fabriquer le « Tchee », une sorte de bière locale. Ce dernier a un rôle très important dans la cohésion de la société Lepcha. En effet, elle repose encore aujourd’hui sur un système d’entraide collectif. Au moment des récoltes ou bien du repiquage du riz, les familles Lepchas font appel aux autres familles de la communauté pour leur venir en aide. C’est un système solidaire, non-économique, qui existe chez eux depuis toujours. La tradition veut que les « workers » soient soutenus au cours de leur journée de travail par de nombreux petits « tonneaux » de Tchee et qu’ils soient remerciés par un très bon et copieux repas ! Ainsi veut la tradition ! Mais cela est entrain de disparaitre. Quelques propriétaires commencent à faire appel à des travailleurs extérieurs, souvent des népalais, qu’ils paient à la journée…
Beaucoup de Lepchas ont été convertis au Bouddhisme puis au Christianisme à la fin du XIX° et au début du XX° siècle. Mais leurs croyances ancestrales n’ont pas disparues pour autant. Ce sont de fervent croyant en la nature. Ils vénèrent la montagne sacrée, le Kangchenjunga (8 598 m), le troisième plus au sommet du monde qui surplombe leur vallée. Ils effectuent de nombreuses « Puja » (prière) pour conjurer les mauvais sorts. Mais, comme le reste des traditions de cette communauté, et notamment en raison de la disparition des grands chamans, cette croyance est entrain, petit à petit, de disparaitre …
Nous avons eu le privilège de rencontrer Samtuk Lepcha, l’un des derniers Chaman, ancien prêtre personnel du roi. Il vit reclus à côté de la rivière Teesta. Avant notre rencontre, Renzing, notre interprète, nous a confié son inquiétude… « Ici, personne ne lui rend visite sans avoir une raison importante », nous dit-il. « Il ne faudra pas non plus rester trop longtemps, ça pourrait lui nuire… ». Nous sentons une certaine tension naitre au fur et à mesure que le moment de notre rencontre s’approche. Finalement, à côté de sa maison en bois, nous l’interviewons pendant près d’une heure. Il nous raconte les grands changements dans sa vie : « Au temps du roi, nous avions ce dont nous avions besoin pour réaliser nos célébrations. Nous pouvions conjurer les mauvais sorts, les maladies, les mauvaises récoltes, etc… Le roi apportait le nécessaire. Il offrait des Yaks et ce dont nous avions besoin pour les sacrifices. Aujourd’hui, nous manquons de tout, personne ne nous aide… J’aimerais savoir pourquoi… Nous ne pouvons plus réaliser nos grandes prières… ». Nous ressentons sa tristesse et sa grande incompréhension pendant qu’il nous parle. En effet, la communauté Lepcha se détache petit à petit de ses croyances ancestrales. Le prêtre évoque la modernisation comme responsable…
Le projet…
Dumpten nous explique dans le détail les projets que le gouvernement indien veut mettre en place. Armé d’une grande feuille de papier et d’un crayon, il nous fait de grand croquis pour nous expliquer les différents projets. Plusieurs sont déjà presque terminés. Dans le Dzongu, il y en avait 6 (sur les 26 prévus initialement dans l’ensemble du Sikkim). Finalement, grâce à l’action de l’ACT, le gouvernement n’en a retenu que quatre. Deux sont actuellement en construction et serviront de test, avant de proposer les deux autres à la population sous forme de référendum. Mais il s’agira cette fois de la construction du barrage le plus important du projet, le barrage Teesta III, d’une puissance de 1200 MW…
Les barrages en construction sont gigantesques. Dumpten nous explique qu’ils dévieront près de 70% du cour de la rivière dans des tunnels dirigés sous les montagnes. Le lit de la Teesta sera donc presque vidé… Bien évidemment, les pêcheurs et tout l’écosystème vont en subir directement les conséquences… Les travaux en eux-mêmes sont d’ores et déjà destructeurs. Il est prévu de construire de nombreux tunnels et de grands bassins artificiels…
La mobilisation de l’ACT…
La Teesta est une magnifique rivière sauvage prenant sa source dans le lac « Cho Lhamu », en plein cœur de l’Himalaya, à une hauteur de 5330 mètres. Pour les Lepchas, cette rivière est, tout comme le mont Kangchenjunga, sacrée. C’est pourquoi la communauté se mobilise. Les craintes sont nombreuses, notamment d’un point de vue environnemental mais aussi et surtout en ce qui concerne la préservation des traditions de la communauté.
En 1956, le roi du Sikkim avait protégé le Dzongu en le déclarant « réserve spéciale » pour préserver l’écosystème et les traditions de la communauté. Depuis, aucun étranger ne peut s’y installer et un permis est nécessaire pour y entrer. Lorsque le Sikkim fut rattaché à l’Inde en 1975, le gouvernement n’a aucunement remis en cause cette loi. Or, les chantiers actuels ne la respectent pas… que ce soit du point de vue de la protection de l’environnement (plusieurs chantiers sont également en cours en plein milieu du parc national du mont Kangchenjunga, une réserve d’une biodiversité exceptionnelle au nord du Dzongu) ou bien du point de vue démographique. De nombreux travailleurs étrangers vivent actuellement dans la zone et le resteront au minimum pour la durée du chantier, c’est-à-dire plusieurs années.
Un autre problème est également apparut. L’équilibre de la communauté, auparavant très homogène et cela depuis des siècles, est perturbé. Le rapport économique entre les gens a toujours été faible, laissant la place à la solidarité et à un système d’entraide. Mais depuis peu, certains Lepchas se sont enrichis très rapidement. Le gouvernement a acheté les terrains dont il avait besoin. Ceci a créé une atmosphère de jalousie et d’inégalité qui n’existait que très peu auparavant.
C’est dans ce contexte et pour lutter contre ces menaces que le mouvement de l’ACT fut créé. Dawa Lepcha et les autres membres fondateurs suivent les méthodes de protestation de Gandhi appelé « Satyagraha », c’est-à-dire un mouvement prônant la non-violence. Le 20 juin 2007, Dawa, alors âgé de 34 ans, et Tenzing, 20 ans, ont commencé une grève de la faim qui a duré 96 jours ! Quelques mois plutôt, Dawa avait déjà effectué une première grève qui avait durée 63 jours ! Convaincu de son combat, il ne compte pas se résigner malgré les difficultés actuelles…
Une communauté qui se divise…
Il y a plusieurs années en arrière, au début de la mobilisation de l’ACT, l’ensemble des Lepchas était uni et farouchement opposé à ce projet. Mais petit à petit, la communication du gouvernement, promettant du travail et une augmentation des revenus, ont réussi à diviser la communauté. Aujourd’hui, selon une étude menée par le Panchâyat (gouvernement local) et par une organisation indépendante, près de 70% de la communauté soutiendrait désormais le projet. La famille de Dumpten illustre bien la situation. Lui y est désormais favorable tandis que son frère, Sherap, est un membre de la première heure des opposants. Cette famille reflète l’état de la communauté Lepcha. Une division très forte qui rend aujourd’hui le sujet presque tabou…
Pour les membres de l’ACT, c’est une période éprouvante… Ils sont convaincus du bien fondé de leur démarche mais ce changement de position d’une grande partie de la communauté est difficile à comprendre et un moment difficile à vivre… C’est une grande déception, presque une défaite. Mais ils continuent… Depuis plus de deux ans maintenant, ils effectuent une grève de la faim collective. Chaque participant prend place devant le bâtiment de l’organisation à Gangtok et jeûne pendant 24 ou 48 heures. Vous pouvez consulter, dans un grand cahier, les noms des personnes ayant participé à cette grève. Vous y trouvez de nombreux étudiants (les étudiants constituent la majorité des membres de l’ACT) et également des membres de partis politiques ou bien encore d’activistes de la société civile.
Nous avons pu nous rendre compte de la situation dans laquelle se trouvait la communauté Lepcha, c’est à dire en grand danger! Biensûr les barrages vont porter un lourd préjudice à l’écosystème du Dzongu en vidant la Teesta d’une grande partie de son eau. Mais, après avoir rencontré Dawa et après avoir longuement discuté avec lui, on comprend que le problème est bien plus sérieux… Les Lepchas perdent peu a peu leurs croyances, leurs systèmes de valeurs et leur territoire (réserve)… Ils vendent pour quelques malheureuses roupies leurs terrains au gouvernement indien. Perdant du même coup leur moyen de subsistance (leurs terrains agricoles) et le lien avec leur communauté (le Dzongu). Ils achètent une télévision ou bien une voiture, mais au final, ils finissent par tout perdre… Nous trouvons triste que les Lepchas se détournent de plus en plus de leurs croyances ancestrales et perdent ainsi leur identité… S’en rendent-ils vraiment compte ? Dawa se pose la question…
Pour en savoir davantage, nous vous invitons à regarder notre Web-Reportage qui sera disponible fin septembre 2009… à suivre!









tes reportages Benoit, sont tjrs très riches d’histoires
J’ai appris beaucoup sur l’Asie en te suivant dans ton périple .depuis que nous nous étions connus dans l’Himalaya en 2008 pour ce reportage sur notre mission J’ai regardé tous tes reportages mais n’ai pas pris le temps de te faire de commentaires
bravo
Merci de nous faire découvrir cette communauté des Lepchas. Il est vrai malheureusement que certaines traditions se perdent, comme celle des natives américains ou bien des peuples amazoniens. Actuellement en Amazonie le même problème existe en terme de transmission de la culture ancestrale, mais surtout de la construction du barrage hydroélectique de Belo Monte(là aussi) à venir, contesté par les indiens Kayapos.
Cordialement.